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La Famille Bélier: ma critique du film

2014-12-24

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“La Famille Bélier” a été présenté comme une comédie dramatique. Je vais commencer par commenter sur ce point : je n’ai pas pleuré. Je n’ai pas ri non plus. Par contre, j’ai eu une boule dans la gorge pendant une dizaine de secondes et j’ai légèrement gloussé environ deux fois. Voilà cette question réglée.

Je ne sais pas s’il y a eu des pleurs dans la salle, mais pour sûr il n’y a pas eu beaucoup de rires non plus. Le film reste un succès avec près de 700 000 spectateurs.

Maintenant que j’ai clarifié cette question, parlons du film en lui-même. Dans mon premier article, j’ai parlé des problèmes autour de certains choix concernant le film. Dans mon second article, mon but était de donner plus de données pour expliquer et étayer mon opinion. Ici, je vais décrire certains moments du film, ce qui veut dire : alerte au spoiler ! Cela dit, vu la prémisse du film, on se doute tous un peu de ce qui va se passer, non ?

L’histoire.

Paula a 16 ans. Elle habite dans une ferme avec son père Rodolphe, sa mère Gigi, et son frère Quentin. La seule entendante dans cette famille de Sourds, elle aide ses parents avec la gestion de leur ferme, par exemple en allant au marché pour les aider à communiquer avec leurs clients ou en passant leurs coups de téléphone.

Le truc, c’est que son professeur de musique lui découvre un talent suite à son inscription à la chorale à cause d’un garçon. Du coup, il veut qu’elle passe un concours à Paris pour qu’elle exploite ce don.

Et là, c’est le drame ! Elle ne peut pas en parler à sa famille puisqu’ils sont Sourds et le vivraient comme une trahison. Elle se cache donc, mais ce n’est pas évident puisque son père vient de se porter candidat à la mairie (tout le monde déteste le maire actuel qui pense que dire des choses telles que “on va y aller à fond pour les handicapés” est acceptable). Du coup, elle est censée l’aider énormément avec sa campagne, puisqu’il ne peut le faire tout seul (souvenez-vous : il est Sourd).

Bien entendu, cette double vie ne peut fonctionner longtemps et elle finit par lâcher le morceau. Une période chaotique suit, et à son apogée nous avons Madame Bélier, avec un coup dans le nez, qui pleure et se plaint d’être une mauvaise mère car elle aurait voulu que sa fille soit Sourde. Pendant ce temps, Quentin reste d’humeur égale durant le film (d’ailleurs, en bon frère, sa première réaction à l’annonce du potentiel départ de sa soeur est de demander s’il pourra récupérer sa chambre). Ça ne m’étonne pas, puisqu’il fait même l’amour pour la première fois pendant le film.

Je passe sur : garçon mignon et Paula ne se parlent plus, puis se reparlent, puis ne se parlent plus, puis se reparlent. Pour une raison inconnue la meilleure amie de Paula a de nombreux partenaires sexuels, y compris dans les toilettes de l’école (mais au moins elle ne se fait pas autant traiter de traînée qu’on aurait pu le craindre). Oh et le prof de musique est un peu vilain parce qu’il est frustré d’être coincé a la campagne “avec les bouseux”, mais de temps en temps il montre son côté tendre et devient un sage donneur de bons conseils.

Ok, vous avez l’histoire. Maintenant, voyons comment les Sourds sont représentés dans ce film.

Des stéréotypes durant lesquels on aperçoit parfois ce que le film aurait pu être.

Comme je m’y attendais, il y a un certain nombre de stéréotypes présents dans le film. En même temps, on aperçoit parfois quelques éléments positifs, ce qui envoie vraiment des signaux déroutants au public. C’est bien dommage car vu la façon dont les journalistes parlent du film et le contenu des interviews, les Français attendaient apparemment beaucoup de ce film afin de pouvoir enfin décider si les Sourds sont leurs égaux ou non. (Désolée, je n’arrête pas le sarcasme aujourd’hui… ce doit être l’approche de Noël qui fait ça !)

Et oui, je suis allée au cinéma avec un carnet et j’ai pris des notes dans le noir (mal).

Pour commencer : les Sourds sont bruyants. Je n’essaie pas de sous-entendre que les Sourds ne font jamais de bruit. Cela dit, l’une des premières scènes du film montre la famille en train de prendre son petit-déjeuner. Les bruits que font les couverts, les assiettes, et les membres de la famille Bélier sont exacerbés. Le but est clairement de nous faire nous identifier a la pauvre Paula, qui doit gérer une famille si bruyante. Plus tard dans le film, on la voit devoir mettre la musique à fond car ses parents sont en train de faire l’amour sauvagement. La honte ! Sérieusement, c’est quoi cette obsession de la relation des Sourds au son ?

Les Sourds sont teeeelllement expressifs ! Conforme à mes attentes, la langue des signes française présente dans le film (bien que je ne suis pas sûre qu’elle mérite cette appellation, sauf dans le cas de Quentin) est plutôt de mauvaise qualité. Gigi (alias Karin Viard) exagère tellement que cela en devient ridicule. Oui, elle est expressive, mais tout cela m’a semblé faux. Ses expressions faciales ne “collaient” pas. En voulant montrer le caractère exubérant de Gigi via sa façon de s’exprimer, c’est trop. Ceci est encore plus intéressant quand on voit la différence avec Quentin (alias Luca Gelberg), qui n’a malheureusement que peu de dialogue.

Les Sourds ne peuvent pas. Quand Rodolphe parle de se porter candidat à la mairie (avec le slogan si amusant “Je vous entends”), même sa propre fille ne croit pas en lui. “Tu es Sourd”, lui dit-elle. Pareil pour les autres villageois, qui se rallient malgré tout à sa cause après avoir décidé que “puisqu’il n’a aucune chance, autant essayer”. Paula change d’avis après une discussion à cœur ouvert avec son père, et quand le Maire actuel lui demande si son père pense vraiment que quelqu’un va voter pour un Sourd, elle répond “ils ont bien voté pour un con”. Bien, Paula.

Finalement (quoique je pourrais continuer), les Sourds ne sont pas les plus intelligents. Je reste confuse en repensant à la scène où Paula a ses règles pour la première fois (ce qu’elle réalise alors qu’elle danse un slow avec le garçon mignon, en plus). Elle appelle sa mère, qui prend son pantalon et retourne en bas pour montrer la tache de sang au père et au frère de Paula… ainsi qu’au garçon mignon. Peut-être que cette scène vise les stéréotypes sur les fermiers ET les Sourds, mais en tout cas la réaction de Paula est claire : ”c’est pas une excuse d’être Sourd”. C’est bien la surdité qui est visée et non le fait qu’ils habitent à la campagne ou la personnalité de sa mère.
Dans le même temps, on voit les parents lire DEUX fois dans le film (et des livres “sérieux” en plus !). Ils ont leur propre entreprise (bien que son succès dépende apparemment de Paula, puisque le jour où elle envoie sa meilleure amie au marché, armée de quelques signes en LSF, ils ne vendent rien. Souvenez-vous, ils sont Sourds). Ils conduisent même jusque Paris à un moment donné ! Tout ne colle donc pas. Parfois, ils ont l’air d’être des personnes qui ont un cerveau et des sentiments, et parfois des choses comme celles-ci arrivent.
Un autre exemple est celui de la scène de la bande-annonce : quelqu’un pose une question à la mère au marché, et elle sourit niaisement en réponse. Elle fait la même chose lorsque garçon mignon vient la voir pour aider Paula. C’est à croire que les Sourds sont complètement incapables de communiquer quoi que ce soit, à moins d’avoir quelqu’un avec eux pour les aider. (quand le prof de musique vient leur parler, les parents répondent avec enthousiasme, car leur fille est là).

Le potentiel.

Éric Lartigau l’a dit : son but n’est pas de faire un documentaire. Le principal sujet du film est bien le thème de la séparation, et la façon que les parents ont de gérer lorsque leur progéniture s’envole du nid. Je dirais même que j’ai réussi à m’identifier à Paula à ce niveau-là, ayant quitté à 18 ans “un endroit que personne ne quitte”. J’ai d’ailleurs trouvé que le film gérait cette partie pas trop mal. Si j’oublie tout ce dont je parle au-dessus et dit à la cynique en moi de se taire, je pourrais même dire que je n’ai pas passé un mauvais moment.

Mais même sans faire des Sourds LE thème principal du film, il aurait été plus que faisable de saupoudrer quelques connaissances pour VRAIMENT sensibiliser le public. Il est évident que ce film allait être considéré comme une fenêtre sur les Sourds. Parler du fait que le père ne se considère pas handicapé mais voit le fait d’être Sourd comme une identité, et mentionner que la mère aurait voulu avoir une fille Sourde n’est pas assez. Ah mais ils ont montré le coup d’allumer/éteindre la lumière pour attirer l’attention de quelqu’un, c’est assez non ? Non.

Prenons la question de l’interprétariat, par exemple. On voit Paula interpréter pour ses parents et passer des coups de téléphone pour eux. Quand son père est interviewé a propos de sa candidature, elle est fâchée avec lui car il lui fait rater sa leçon de chant (bien qu’il ne soit pas au courant). Du coup, alors que son père donne des réponses élaborées, elle répond avec des monosyllabes. Le père dit donc à la journaliste qu’elle devrait bien trouver quelqu’un pour traduire ses réponses et que si elle articule bien ou écrit, il comprendra les questions. Il vire ensuite sa fille de la pièce. J’ai eu bon espoir à ce moment-là mais il n’y a pas eu de suite. Lorsque Paula et ses parents sont en pleine querelle, il demande à un Sourd oraliste qui signe également d’interpréter pour lui lors d’un débat public. Prendre la peine de dire “nous vivons dans un endroit isolé et n’avons pas d’interprètes autour car il y a une pénurie d'interprètes”, et il est souvent difficile de payer pour leurs services aurait été mieux que rien !

Concernant cet autre personnage Sourd. Son nom est Mr Rossigneux et l’acteur qui le joue (Bruno Gomila) est Sourd dans la vie. Je n’ai pas trouvé grand chose sur lui donc je ne sais pas s’il utilise effectivement la LSF dans la vie de tous les jours, mais dans le film on le voit parler et signer selon la situation. Bien que Rodolphe Bélier et lui semblent plus ou moins amis, Rodolphe le critique pour être un Sourd oraliste, et dit qu’il donne une mauvaise image des Sourds. Ceci aurait été une bonne occasion de donner des informations complémentaires sur Rodolphe et Gigi, et d’expliquer pourquoi il pense ceci. Mais non, aucune explication, et du coup Rodolphe a juste l’air plutôt irrespectueux.

Comme le dit la meilleure amie de Paula : c’est des Sourds, pas des chiots, lorsque Paula dit qu’elle ne peut pas partir. Malgré cette remarque, et bien que Rodolphe et Gigi finissent par accepter la décision de leur fille, on ne nous montre pas vraiment qu’ils peuvent en effet être autonomes sans elle. Le seule présenté ainsi est son frère, Quentin, car Paula dit “il est fort, il s’en sortira”. Nous avions ici une opportunité de montrer que, malgré le fait que les parents de Paula aient beaucoup dépendu d’elle (ce que je ne nie absolument pas), ils peuvent se débrouiller sans elle. Au lieu de ça, l’absence de Paula les mène à des situations négatives qui se passent mal.

Le "bon".

Je vais donc finir par le (plus ou moins) bon. Une fois que les parents de Paula ont accepté sa passion pour le chant, ils assistent à son spectacle d’école. Lors du duo que nous avons attendu durant tout le film (puisque Paula et garçon mignon n’arrivaient pas à se décider entre ami/ennemi), ils ont coupé le son. Ceci montre au public que, bien que les parents de Paula peuvent sentir l’émotion dans la salle via les larmes qui coulent sur les joues des autres spectateurs, ils ne peuvent pas la sentir eux-mêmes. Durant cette scène, il s’est passé trois choses :

1) J’étais agacée.
2) Les gens dans la salle ont flippé. J’exagère, mais la tension était PALPABLE. Vont-ils remettre le son ? Que va-t-il se passer ?
3) Les spectateurs, trouvant le silence inconfortable, ont commencé à chuchoter. Voilà ce que j’ai entendu autour de moi : “c’est trop dur”, “c’est tellement triste pour eux” et “tu imagines à quel point ce doit être difficile pour ces parents ?”.

La surdité, vue comme la perte du son seulement, et non comme un gain : le gain de la culture sourde et de la langue des signes française.

Néanmoins, la dernière fois que nous voyons Paula chanter, cette scène silencieuse prend son sens. Après avoir vu les parents de Paula perdus alors qu’elle chantait à l’école, nous les voyons souriants et émus. Pourquoi ? Parce qu’elle chante sa chanson (qui est à propos d’un enfant quittant ses parents) au jury à Paris, et se met soudain à la signer. Durant ces deux minutes, j’ai pensé : voilà, tu vois, ils n’ont pas perdu la musique, ils ont gagné quelque chose d’autre. Ils ont la LSF. Ils ont quelque chose que nous n’avons pas. J’ignore si c’est ainsi que cette scène aura été perçue, et il y avait du pathos là-dedans pour sûr, mais je préfère voir ceci de façon positive.

Enfin, le mérite de ce film est de mettre en scène une CODA (enfant d’adulte(s) Sourd(s)), et je sais que beaucoup ont apprécié cela car ils ne sont pas vraiment représentés au quotidien, même lorsqu’on commence doucement à parler des Sourds.

Conclusion.

Je comprends pourquoi le film a attiré autant de spectateurs. Il a tous les ingrédients nécessaires pour le succès de Noël qui était souhaité et prédit. Cependant, ce que je perçois comme un manque de connaissances de la question sourde (et un manque d’envie de s’en occuper) m’a gâché le film. Heureusement pour les producteurs, la plupart des gens sont en désaccord avec moi, et ma vision des choses est apparemment radicale. Si vouloir que l’industrie du film change sa façon de penser et montrer la surdité et le handicap à l’écran, alors je dois l’être en effet.

Si vous pensez que je suis trop dure, alors pensez au fait que le sexisme dans les films (et ailleurs) est toujours bien présent. Les représentations de la surdité et du handicap à l’écran (et ailleurs) ne sont pas en avance non plus. Si ce film aide certaines personnes à s’ouvrir à une autre perspective et leur donne l’envie d’en savoir plus, tant mieux. Mais de la façon dont il a été réalisé, je doute qu’il ait des conséquences positives sur le long terme, à part peut-être quelques discussions sur “les sourds-muets” lors du repas de Noël, et du fait que leurs enfants sont “vraiment méritants”.

Pendant ce temps, les enfants Sourds en France n’ont toujours pas un accès correct a la LSF et l'Art Sourd a du mal à survivre.

Pour mieux comprendre mon opinion, vous pouvez lire mon premier post au sujet du film sur le film ainsi que la seconde partie qui rentre plus dans les détails.

Tags: Deaf, awareness, cinema